Retour d’expérience du coaching en hypnose de l’équipe de France d’Escalade sur Glace 2012

Retour d’expérience du coaching en hypnose de l’équipe de France d’Escalade sur Glace 2012

Nous sommes en novembre 2012, en Isère. Le froid s’installe progressivement sur les montagnes et on discute déjà des différentes réalisations que l’on s’imagine faire les uns les autres durant l’hiver. Grenoble est une petite ville, même si c’est la capitale du sport en France, les informations y circulent vite.

De mon côté, je n’envisage pas forcement de grands projets sportifs, puisque je débute mon activité de praticien en hypnose de province. Il se trouve que rapidement, certains résultats avec des sportifs amateurs ont commencé à attirer l’attention.

Un jour, Jehan Rolland Guillot, guide de haute montagne, m’a annoncé qu’il venait d’être nommé Sélectionneur et Entraîneur de la première équipe de France Jeune d’Escalade sur Glace. Comme il avait entendu parler de certains résultats avec l’hypnose, et que nous nous connaissons bien, il m’a proposé de me joindre à lui. J’ai accepté.

Avant cela, il fallait expliquer mon travail et ses bénéfices possibles à une Fédération Française: délicat. La mise en place de cette équipe avait plusieurs raisons :

 

  • Une présence française aux premiers Championnats du Monde Jeune au mois de janvier 2013.
    •          Une première sélection médiatisée pour faire connaître la discipline.
    •          Les futurs Jeux Olympiques d’hiver.

 

En effet, l’Escalade sur Glace a été retenue pour être en présentation aux J.O et la Fédération Française a bien l’intention d’avoir une équipe prête pour cet événement.

Voilà un aperçu de la systémique dans laquelle le mot « hypnose » est apparu.

Le positionnement de l’hypnologue

Au milieu de tout cela, j’ai dû découvrir un positionnement différent de celui que nous connaissons dans notre métier de thérapeute. L’objectif reste celui de l’athlète, mais le cadre est différent.

Celui ci est créé par le contexte de sport de haut niveau puisqu’il implique, en plus des attentes de l’athlète, celles des institutions nationales.

Comment le praticien se place-t-il entre ces deux interlocuteurs ? D’autant plus que mon cadre, au sens large, et les objectifs, m’ont été donnés par les dirigeants d’une fédération nationale : préparer les athlètes mentalement, en 3 semaines et avec peu de moyens spatiaux.

En me définissant comme hypno coach, j’ai réussi à trouver un positionnement entre la pratique de l’hypnose thérapeutique et les objectifs que j’ai acceptés en tant qu’entraîneur. Il fallait trouver un équilibre et un centrage en réponse aux questions suivantes: « Quelle est ma place dans tout ça ? Comment accompagner une personne dans une direction imposée ? » Le côté coach suit les objectifs sportifs d’un entraînement mental avec une vision compétition, alors que le côté hypno considère que l’objectif est celui de la personne qui arrive avec ses solutions.

 

Premiers pas

La journée de sélection a été un moment charnière de cette expérience. Les athlètes avaient deux épreuves, une le matin et une seconde dans le courant de l’après-midi.

 

A la pause déjeuner, après avoir observé chaque athlète dans sa préparation, dans son échauffement et en isolement, je suis allé les voir individuellement. Certains étaient dépités de leur prestation précédente, et anticipaient la suivante avec une pression mentale supplémentaire. Quelques rapides suggestions associées à des techniques hypnotiques m’ont été utiles pour créer un premier contact.

Puis les sélections ont repris. A la fin de la journée, la différence entre les performances du matin et celles de l’après-midi a été tellement grande, que les représentants de la fédération nous ont demandé de nous expliquer. Jehan Rolland, sélectionneur et entraîneur n’a pas su quoi répondre. C’est à moi que les nombreuses questions ont été posées, sur ma présence d’abord, et sur les techniques utilisées.

 

C’est ainsi que j’ai pu présenter l’hypnose et avoir « carte blanche ». J’ai demandé que l’on parle d’hypnose au sein de cette équipe, et que la communication autour de l’équipe en fasse aussi état.

 

Les applications et les techniques utilisées.

Imaginez six jeunes montagnards et deux entraîneurs ayant deux week-ends prévus pour aller aux championnats du monde. Imaginez une température de -10° à -15° pour faire de la visualisation en associé/dissocié au pied d’une tour de glace de 30m de haut. Imaginez des séances d’hypnose dans un foyer de ski de fond non chauffé, dans lequel une vingtaine de touristes et des écoles de ski de fond déjeunent et font du bruit, et devant moi, un athlète frigorifié, des crampons aux pieds, des gants en gore tex et un casque sur la tête… Imaginez tout cela, et vous êtes encore loin de la réalité…

Et pourtant, c’est là que, tout juste sorti de formation, j’ai compris l’utilité de la détermination d’objectif , qui permet de définir un but précis et les moyens pour l’atteindre. Les athlètes avaient entre 17 et 21 ans. Ils ne venaient pas trouver un hypnotiseur, on le leur imposait parce qu’ils voulaient être dans cette équipe. Comment orienter le travail en les impliquant individuellement dans cette démarche « étrange »?

La présentation logique de l’hypnose: implication du sportif dans la démarche hypnotique.

Il a fallu sortir du « en quoi l’hypnose peut t’être utile ? », et présenter un cadre « logique » qui rendait l’utilisation de l’hypnose évidente.

On ne peut plus nier aujourd’hui l’implication du mental dans la performance sportive. Or, il arrive que consciemment il ne soit pas facile de gérer ce mental qui peut s’emballer avant/pendant et après la performance. Involontairement, il arrive que certaines émotions, sensations, pensées entraînent l’athlète vers une spirale négative. Si d’ordinaire, il peut difficilement avoir accès à cette partie involontaire qui lui échappe, en utilisant les états modifiés, il a une prise sur cette partie inconsciente de lui. L’hypnose, parce qu’elle permet une plus grande présence de l’inconscient, permet de créer d’autres réactions plus intéressantes. La motivation de l’athlète se trouve alors grandit et le rapport se crée entre son implication et la préparation mentale.

 

Il a fallu chercher des objectifs individuels réalistes mais dans un cadre temporel court (3 semaines). Par rapport aux championnats du monde approchant, comment se sentaient-ils? Que voulaient-ils? Comment imaginaient-ils les conditions idéales pour le jour J? Avaient-ils déjà vécu ça? De quoi avaient-ils besoin? Et d’un autre côté, croiser ces questions avec les stratégies mentales déjà en places, les conditionnements individuels, les valeurs et les motivations de chacun. A partir de ces questions de base l’implication des jeunes était déjà très différente: par exemple, entre celui qui connaît la compétition et celui qui la découvre. Le premier a déjà un système efficace de conditionnement mental, qui veut l’optimiser, et le second  n’a pas encore de vécu de compétition.

 

Dans un cadre de préparateur mental, je me suis aussi retrouvé à repréciser et recadrer certaines idées. Par exemple, pour un des athlètes l’état idéal en compétition était celui de l’amusement et du plaisir comme il les ressent en montagne : « Dans trois semaines, imagine que tu es dans le même état d’esprit que lorsque tu es en montagne, tu sais que tu vas t’amuser, …et là, d’un coup, imagine qu’il y a autour de toi 3000 spectateurs, l’hymne national, et que tu es aux championnats du monde… …Heu…c’est pas trop ça, en fait…» Le simple fait de les mettre en face de la réalité les a amenés à redéfinir eux-mêmes leurs objectifs, et à les préciser.

Nous avons réfléchi, nous entraîneurs, à nos propres valeurs et à celles de la Fédération Française. Pour nous questionner sur notre implication, et surtout sur les moyens qu’on a d’imaginer la suite. Un athlète en équipe de France, lorsque l’épreuve est passée, que devient-il? Il reste un amoureux de la montagne, un passionné, un étudiant…Qu’est-ce que nous leur apportons en plus d’un souvenir du haut niveau?

J’ai aussi impliqué tout le staff (vidéo, arbitre, dirigeants, kiné), les initiant à certaines techniques de langage comme l’utilisation de la négation : « Ne stresse pas, n’ayez pas peur, les championnats du monde ce n’est pas impossible comme épreuve, il suffit de ne pas faire attention aux autres… »

 

Les techniques d’ancrages et de désactivation d’ancre

Le sportif est plein de routines dont certaines, sous formes d’images, de pensées, de sons, de gestes…lui permettent de déclencher un état désiré. Les ancrages positifs et négatifs font partie intégrante de la vie du sportif. Ils lui donnent un repère précis, ritualisé, durant lequel la motivation, la confiance viennent s’insérer. Un simple geste qui sort de la routine et tout peut partir en déséquilibre. Prendre conscience de certains de ces ancrages permet de les améliorer, de les renforcer et de les lier. Il y a aussi d’autres ancrages, négatifs, que l’on peut être amené à désactiver, comme le regard de l’adversaire à l’échauffement qui fait ressentir des nœuds dans le ventre, ou le fait de voir un autre compétiteur « grimper sans difficulté » qui fait naître un doute, voire une peur. Tout cela se repère assez rapidement lors de l’entretient individuel. Une prise de conscience des ancrages positifs et une désactivation d’ancre donnent déjà au sportif plusieurs moyens de tester l’efficacité de ces techniques, de se les approprier et s’il le faut de les retravailler avec le coach.

Concrètement, chaque athlète a associé le serrage du piolet dans la main comme étant un déclencheur d’effet désiré. Il en est de même pour le geste d’échauffement avec une balle en mousse, le « clic » de la fermeture du casque qui provoque la combativité, la niak…

 

L’imagerie mentale de l’athlète: pour devenir son propre coach

Dans l’activité d’escalade sur glace, les athlètes équipés de piolets traction et de crampons mono pointe, évoluent d’abord sur un mur de glace avant de poursuivre leur ascension sur du rocher ou un pan de mur en bois incliné (45°, puis très souvent horizontal)

Différents volumes sur la structure les amènent à se retourner et à réaliser des mouvements de grande amplitude, tout en étant ultra techniques dans la gestion de leur effort entre les phases de repos et les phases d’accélération…Toute cette stratégie est mise en place lors d’un temps de « lecture de voie » avant les épreuves.

Les athlètes, regroupés le matin, ont 10 minutes pour repérer les passages, imaginer les enchaînements, les pièges, en se projetant « dans la voie ». Étonnamment, dans toutes les disciplines verticales avec temps de repérage préalable, il est courant de les voir bouger au pied de la voie tel qu’ils s’ imaginent la grimper. Ils sont en train d’utiliser une capacité de notre cerveau, celle de la projection d’image de soi-même. Lorsque l’imagerie est bien réalisée, elle permet de ressentir ce que vit « le double » de cette image. Concrètement, ils font des allers retours entre l’image d’eux-même vue du pied du mur (image dissociée) et ce qu’ils s’imaginent ressentir en train de grimper (image associée).

De cette façon, en amplifiant le phénomène, ils sont devenus eux-mêmes leur propre coach durant la lecture de la voie. Je les ai accompagnés pour qu’ils prennent conscience des deux positions: associé et dissocié :

  • Celle du grimpeur qui évolue selon ce qui est anticipé.
  • Celle du « coach » en bas de la voie, qui valide ou rectifie.

De cette manière, ils sont très vite arrivés à faire plusieurs allers-retours, ce qui leur permettait de « se donner des conseils à eux-mêmes ».

 

Amélioration et automatisation du geste sportif

Certains membres de cette équipe devaient très rapidement intégrer de nouvelles techniques. L’apprentissage d’un geste passe en général par la répétition de celui ci jusqu’à ce qu’il devienne complètement automatique et inconscient. En utilisant l’état d’hypnose, on accélère ce processus d’apprentissage du mouvement en impliquant la partie qui gère les automatismes.

Jonathan Bel Legroux : « Qu’est-ce qu’il se passe avec ton mouvement de traction de bras?  (Athlète) Je sais pas, j’arrive pas à y penser mais je sais qu’involontairement c’est pas le bon. (JBL) C’est quoi le bon?  (A)C’est « épaule au piolet » je sais le faire, mais dès que je grimpe, j’ai mille choses à penser et j’arrive pas à tout contrôler. Du coup, mon coude se lève, le piolet sort de son ancrage, et je tombe. (JBL) Si je te dis « épaule au piolet »,c’est quoi pour toi? (A) C’est ce que je devrais faire, ce que je sais faire, mais pas tout le temps…

Ainsi, le geste particulier « d’amener l’épaule au piolet », lorsqu’il est mal réalisé, provoque quasi systématiquement la chute du grimpeur. Or, après une séance, cet athlète que la gravité punissait souvent a tout simplement cessé de tomber.

De la même manière, l’automatisation de certaines sensations a été travaillée.

Le manche du piolet traction (engin utilisé pour grimper en escalade sur glace) lorsqu’il est ancré de manière optimale sur la préhension durant l’ascension, s’allonge de 1.5mm. C’est une sensation très fine à ressentir, d’autant plus qu’ils ont des gants, et que l’objet semble immobile. Les athlètes prennent conscience de cela, mais c’est sous hypnose que l’inconscient automatise et associe cette perception comme étant le début d’une stratégie efficace pour mettre en place la suite de l’effort.

 

En deux week-ends, répartis sur trois semaines, bien sûr, ils devaient s’entraîner. J’ai eu l’occasion de voir chaque athlète 1 heure le premier week-end et 30’ le deuxième, plus quelques tests en action par -10°…

Le feed-back post championnats du monde

Les retours ont été très positifs. Seul le manque de temps ne m’a pas permis d’approfondir mon travail. Les premiers championnats du monde jeunes ont eu lieu le 28/29 janvier 2013 à Saas Fee, Suisse. L’équipe de France termine troisième meilleure nation au classement général et parmi ses membres, elle comporte O.Garbolino, 2ème place de Vice Champion du Monde. Les 5ème, 6ème et 8ème place étaient également occupées par des jeunes français. Sur l’épreuve de vitesse, 3 athlètes français ont été en finale.

Le sportif, haut niveau ou amateur, est avant tout une personne. Un manque de confiance, une difficulté émotionnelle ou d’autres problèmes de la vie du sportif montrent assez bien que derrière certaines failles, c’est la personne toute entière qui pourrait profiter d’un travail thérapeutique même en « sous-marin ».

Le travail d’un coach sportif ericksonnien pourrait alors permettre au sportif de mieux être, de progresser, hors des stades, hors des bassins, hors des murs d’escalade… dans sa vie. L’auto hypnose est un levier pour permettre cette action-là. Parce qu’au-delà de la pratique sportive, ce qui reste consciemment et inconsciemment, c’est une personne unique. Il nous faut alors prendre conscience de cela dans notre accompagnement. Ce qui est assez peu le cas en France en préparation mentale, où le système du « modèle » et de l’imitation du champion est encore appliqué voire imposé.

A bientôt!

 

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